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Jocelyne Benoit

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Le Canada chez soi

Le Canada chez soi

L’Histoire en guise de décor
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Introduction

Le présent ouvrage traite de l’art de vivre parmi des objets qui ont une âme; de l’art de donner une identité exclusive à une maison contemporaine à une époque où la satisfaction immédiate et l’acceptation des pairs s’imposent dans les médias sociaux. Nous vivons dans une ère où l’Histoire est souvent perçue comme un domaine qu’il vaut mieux laisser aux érudits ou aux salons étouffants des personnes âgées.
Inspiré par le 150e anniversaire de la Confédération canadienne en 2017 — même année qui commémore les 375 ans de la fondation de Montréal — ce livre vise à raviver la sensibilisation à l’égard de l’histoire matérielle qui nous entoure, où que nous vivions au Canada. Ces pages montrent comment antiquités et art populaire peuvent s’intégrer à un style de vie moderne et créer une ambiance impossible à concevoir avec les meubles et les accessoires décoratifs vendus dans nos grandes surfaces.
La collection présentée ici n’est pas axée sur une « période » précise, c’est-à-dire que les objets n’ont pas été purement choisis selon un moment figé de l’Histoire. Elle rassemble plutôt des pièces couvrant trois siècles d’histoire canadienne, depuis l’arrivée des premières colonies françaises jusqu’aux créations des artistes populaires de la fin du XXe siècle. Espérons qu’avec les exemples illustrés allant d’articles courants sur le marché aux pièces de qualité très recherchées des musées, les collectionneurs aguerris tout comme les néophytes exploreront de nouveaux horizons pour faire de leur maison un lieu plus captivant, plus dynamique où il fait bon vivre.
Chaque objet évoqué nous rappelle la force de caractère et l’ingéniosité qui ont façonné notre pays. De l’oeuvre de l’artiste populaire en région rurale qui « gossait » à longueur de journée durant les longs hivers rigoureux, aux formes classiques réalisées par des ébénistes, le Canada a produit un patrimoine de trésors artistiques qui, trop souvent, ont suscité plus de respect et de reconnaissance chez nos voisins du Sud. Fauteuil du Régime français (page 42), perroquet du séminaire (page 120) et lustre à trois étages (page 122), plusieurs objets de grand art présentés ici ont été rapatriés des États-Unis.
Une de mes premières rencontres avec Joan Burney eut lieu dans mon kiosque, au Salon des antiquités à la Place Bonaventure à Montréal, où elle entra accompagnée d’une amie collectionneuse. Nous avons vite noué des liens autour de Madilla Smith, dont le portrait est à la page 150. Alors que nous discutions des mérites de la peinture et des autres articles en vente, j’ai constaté que Joan ne s’intéressait pas qu’à l’aspect décoratif des antiquités. Elle et son mari, Derek, talonnaient l’Histoire, traquant la petite histoire canadienne derrière chaque objet. Qui l’avait créé? Quand? Où? Pourquoi?
Le portrait de Madilla suscitait l’intérêt non seulement par le charme innocent capturé par l’artiste, mais aussi parce qu’il recélait des indices et qu’il avait été trouvé, disait-on, dans une ancienne propriété ontarienne. Qui était Madilla? Qui était le peintre E. S.? Pouvait-il s’agir d’une oeuvre réalisée par un peintre canadien inconnu du début du XIXe siècle? Je me posais toutes ces questions en ces jours pré-Internet où faire des recherches était une tâche mangeuse de temps. Joan acheta le portrait de Madilla et, alors, commença la véritable recherche, en même temps qu’une amitié durable fondée sur le respect et la passion partagée pour déterrer la petite histoire canadienne et jouer un rôle dans la préservation de notre passé collectif.
Malgré la proximité de nos deux pays, les antiquités canadiennes sont souvent très différentes de celles de nos voisins américains. Situation géographique de nos régions retirées, isolement relatif des collectivités en raison de la langue, de la religion ou du commerce, stabilité de l’immigration au Canada jusqu’au milieu du XIXe siècle, toutes ces causes justifient en partie la lenteur dans l’évolution des styles du mobilier canadien.
Au Québec, les formes linéaires simplistes du style Louis XIII ont subsisté jusqu’au début du XXe siècle grâce à la protection britannique de la culture et des institutions françaises durant la période postconquête. De la même façon, en Ontario et dans les provinces maritimes, les influences anglaises de Hepplewhite et de Sheraton, plus dépouillées, ont prévalu pendant des décennies sur les styles Chippendale et Queen Anne, plus élaborés, présents en abondance au sud de la frontière et uniquement dans des régions limitées du Canada; pensons à la région de Niagara, en Ontario, et à d’autres régions peuplées par les Loyalistes après la Révolution américaine. C’est aussi le cas dans l’ouest du Canada où des traditions séculaires de mobilier ethnique se sont poursuivies jusque dans les années 1930, malgré l’avènement des meubles en série commandés par catalogue, dans les centres métropolitains de l’Est. Tenter de déterminer l’âge précis d’un style ou d’une technique de fabrication durables relève à la fois de l’art et de la science, mais des signes révélateurs permettent toujours de circonscrire une certaine période.
Les objets décrits dans les pages suivantes ont été acquis au cours des quatre dernières décennies; une bonne part remontent à la colonisation de l’est du Canada, sauf quelques-uns qui proviennent de l’Ouest. C’est une collection en constante évolution grâce au minutieux élagage de Joan qui, en vraie collectionneuse, a choisi de remplacer des objets de moindre valeur, ou d’une provenance douteuse, par des articles supérieurs lorsque le moment et le budget le permettaient.
Certaines pièces ont été trouvées chez des particuliers ou dans des encans, mais la plupart ont été acquises auprès d’antiquaires fiables tant au Canada qu’aux États-Unis. La recherche de leur provenance, quand cela était possible et la révélation de renseignements historiques sur plusieurs objets ont ajouté une valeur significative — pas toujours monétaire — à la collection. Les recherches ont éloigné Joan et Derek des sentiers battus et leur ont permis de rencontrer des Canadiens des quatre coins du pays. Entre la visite du petit village québécois de Saint-Romuald pour identifier un couvent et le voyage à St. Stephen, au Nouveau-Brunswick, pour retracer les origines d’une enseigne commerciale du XIXe siècle, ils ont découvert que deux passions peuvent coexister et se compléter pour le mieux : une appréciation sincère de notre histoire matérielle associée à une profonde fierté nationale.
Le présent ouvrage n’est pas une étude technique traditionnelle d’antiquités, d’un genre ou d’une région en particulier, accompagnée de dimensions et d’analyses; il s’agit plutôt d’une visite guidée virtuelle. Pour l’organisation des chapitres, aux photos prises isolément en studio, j’ai préféré passer d’une pièce à l’autre et décrire les objets photographiés à leur place habituelle, pour la plupart. Un poisson dans la salle de bains et Napoléon dans la salle à manger — toute la maison baigne dans l’humour subtil, le charme romantique et l’Histoire.
Chaque objet présenté agit comme un catalyseur, qui déclenche une discussion sur le contexte historique, ainsi que sur ses qualités intrinsèques et la façon dont il est exposé ou utilisé pour rehausser l’aménagement de la pièce. Certains renseignements relèvent d’un fait réel alors que d’autres sont des suppositions personnelles fondées sur la recherche, sur des opinions éclairées et sur mes 40 années dans l’industrie des antiquités. Parfois, l’histoire inachevée soulève des hypothèses qui exigent davantage de recherches, d’observations ou d’expertises pointues. J’ai tenté de décrire ce que je perçois de l’objet, mais d’autres peuvent y voir quelque chose d’entièrement différent. J’espère sincèrement stimuler ainsi une plus grande réflexion et alimenter des débats.
Par ailleurs, je n’ai pas tenté de reproduire des faits significatifs et des détails techniques au sujet des origines stylistiques, des méthodes de fabrication et des matériaux fournis dans les ouvrages savants sur le Canadiana. Je recommande fortement ceux-ci à quiconque est motivé par la curiosité de creuser nos « racines » canadiennes. Comme pour nombre de collectionneurs, j’ai appris à connaître les antiquités en lisant le livre de Jean Palardy, Les meubles anciens du Canada français, écrit en 1963. Étonnamment, malgré l’évolution des goûts et les nouvelles connaissances, je trouve que cet ouvrage devrait, encore aujourd’hui, ancrer toute collection de Canadiana. Je suis humblement redevable à M. Palardy et à tous les autres pionniers qui ont osé mettre le Canadiana sur les écrans radar du monde de l’art, dont les suivants : Marius Barbeau, Elizabeth Collard, Russell Harper, John Langdon, Henry et Barbara Dobson, John Porter, George MacLaren, Donald Webster, Philip Shackleton, Gerald Stevens, Michael Bird, Howard Pain, Bernie Gates, Blake McKendry, Michel Lessard, Jean Simard, John Fleming et Michael Rowan. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg! Tous ces noms figurent dans la section bibliographique.
Les articles ou artistes présentés dans ces pages ont été choisis parce qu’ils ont une histoire canadienne à raconter. Ces objets ne servent pas qu’à décorer une maison : ils font partie de notre patrimoine collectif. Les histoires relatées raniment entre autres des objets fabriqués par les Premières Nations; du mobilier datant du Régime français au Québec et des débuts de la colonisation britannique dans les Maritimes; un « coffret de la Rébellion » lié à l’insurrection politique de 1837 dans le Haut-Canada; et enfin, des exemples de sculptures et d’art populaire anciens, le tout agrémenté de profils de créateurs d’art populaire. Des lecteurs avertis repéreront sans doute des objets déjà parus dans d’autres publications; ils sont présentés de nouveau non seulement pour leur beauté inhérente ou leur forme, mais aussi parce qu’une recherche minutieuse a permis de mettre au jour des éléments nouveaux qui leur confèrent une histoire approfondie.
Comme à beaucoup de mes collègues antiquaires, on me demande souvent d’expliquer ce qui rend une chose exceptionnelle. Si la question se rapporte à l’esthétique, il est facile de trouver une réponse logique, mais si nous parlons d’un objet unique en son genre, la question est alors bien plus difficile. Quelquefois, c’est son lien à l’Histoire; d’autres fois, c’est simplement son ancienneté et sa rareté; parfois, c’est la finesse de sa forme, son aspect décoratif ou la précision dans sa fabrication. Les objets exceptionnels se distinguent toujours, et ce, quels que soient les origines, les goûts ou les connaissances de la personne qui les regarde. Mais pourquoi?
Il y a des collectionneurs très instruits qui ne saisissent pas l’art populaire ou qui ne voient pas la beauté d’une variante dans un type de meuble traditionnel; il y en a d’autres de moindre instruction ou pauvres en moyens financiers qui ont une compréhension innée de l’art, pouvant surpasser celle de professionnels qualifiés. Parfois, nous ignorons pourquoi nous aimons un objet. Nous l’aimons, tout simplement. Pour le raffinement d’un détail sculpté, pour l’ergonomie naturelle d’un outil, pour la puissance que dégage une conception des plus épurées, ou encore, pour une couleur ou une texture. Toutes ces particularités nous attirent, s’alliant pour approfondir notre réflexion, franchir de nouvelles frontières et mieux comprendre nos racines canadiennes.
Les antiquités sont bien plus que de simples éléments de décor qui remplissent un espace donné. Ce sont des objets investis d’une histoire et d’un passé; ils font partie de la genèse de notre pays.
Aux lecteurs qui s’interrogent sur l’intérêt des antiquités, je pose une question toute simple : plutôt que d’acheter le vase bleu-vert d’un grand magasin, pourquoi ne pas vous offrir une bouteille du XVIIIe siècle ou une bouteille d’apothicaire bleu cobalt du XIXe siècle? Toutes deux coûtent moins de 200 $, ont une jolie forme et sont gardiennes d’une histoire. Même chose pour la table sur trépied moderne, peinte en blanc et fabriquée de bois aggloméré, dont le plus récent magazine de décoration fait la promotion. Pourquoi ne pas acheter son aînée, une table en acajou massif du XVIIIe siècle, à la forme et au style assurément plus élégants, souvent aussi abordable que la table contemporaine qui n’a rien à raconter? Dans notre monde respectueux de l’environnement, nous pourrions alléguer que les antiquités sont entièrement recyclables, protègent les ressources naturelles et sont exemptes de polluants liés aux procédés de fabrication modernes.

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